logo PIERRAT GD

Editorial du mois de novembre

UNE LONGUE HISTOIRE DE L’AUTOCENSURE

Par

Emmanuel Pierrat

J’étais interviewé, midi-septembre, durant le journal de 18h00 de France Inter pour commenter la « suspension » soudaine du livre « Le Fin Mot de l’histoire de France en 200 expressions », coécrit par Guillaume Meurice et Nathalie Gendrot.

La journaliste Iliana Morioussef me demandait si les agissements de ce type étaient fréquents dans l’édition française.
Et d’évoquer la question de la liberté d’expression, à nouveau posée puisque ce livre évoque Vincent Bolloré et devait paraître aux éditons Le Robert, filiale d’un groupe qui lui appartient.

De fait, la rentrée littéraire, comme chaque année, connait son lot de polémiques, voire d’envoi de mises en demeures et d’assignations. Les articles estivaux, souvent à charge, les livres à clé avançant masqués, en témoignent autrement.

Ces livres sont tous édités de façon singulière, puisqu’ils passés entre les mains d’un avocat, révélant un phénomène d’autocensure devenu habituel. On ne peut en effet toujours pas publier sans trier ou dissimuler, sous peine d’être condamné. Les dommages-intérêts sont le visage moderne de la nouvelle inquisition.

L’avocat commence ainsi sa carrière d’homme de lettres en réécrivant les livres des autres. L’avocat ou le juriste d’une « entreprise » culturelle – maison d’édition, organe de presse, société de production, etc. – est un censeur professionnel. Il doit examiner la viabilité de l’œuvre au regard des quelques centaines de textes qui restreignent aujourd’hui la liberté d’expression. Cette science est devenue en quelques années si complexe, si dense, et parfois si rationnelle dans son irrationalité, qu’il faut des spécialistes pour « préjuger » des œuvres.

L’objectif est double. Il s’agit, d’une part, d’éviter, l’interdiction. Les éditeurs gardent en mémoire les gigantesques « loupés » qu’ont été L’Affaire Yann Piat ou Le Grande Secret, promis best-sellers et arrêtés par des juges quelques jours à peine après leur mise en vente, voire, pire, leur accession aux têtes de gondoles des hypermarchés. Tous les producteurs gardent à l’esprit Baise-moi, que le Conseil d’État, en le faisant retirer de toutes les salles convenables, tua commercialement. L’interdiction, par essence, ne fait pas vendre.

D’ailleurs, le simple scandale, la censure, le procès sont aujourd’hui de piètres arguments marketing. Ils peuvent éveiller une vague curiosité, au mieux une indignation, mais ils ne vaudront jamais une vraie campagne promotionnelle dans les linéaires, en 3X4 dans le métro, en abribus, sur Instagram, etc. Combien de poursuites, combien de condamnations pour si peu de colonnes de journaux ou de tweets ? Empiriquement, les spécialistes diront, à la buvette du Palais, au moins quelques centaines, sans doute quelques milliers… A l’année ! Un Houellebecq, un Sade, une Despentes, un Guyotat, un Skorecki ou une Angot, pour quelques cargaisons d’auteurs condamnés presque silencieusement, au palais de justice.

Il faut éviter donc, en premier lieu, l’interdiction, mais aussi sa version masquée : être condamné à tronquer un passage, à supprimer une séquence, à recouvrir une partie de l’affiche. Ces mesures ne sont « presque rien » aux yeux des juges. Mais, en pratique, pour un paragraphe interdit, il faut faire revenir tous les exemplaires des librairies. C’est le livre entier qu’il faut réimprimer, car il est impossible d’enlever ce « maudit » passage sans refabriquer un cahier de 16 pages, découdre l’ouvrage, le reconstituer, etc. En clair, devant l’auteur, qui culpabilise des tracas provoqués, l’éditeur déclare, furieux et soulagé : « on remballe, on ne le réimprimera pas, ça coûte trop cher » !

Sans compter les dommages-intérêts, les honoraires de l’avocat, le stress, le temps, l’énergie, la sensation de gâchis. Une condamnation « légère » coûte, pour parler chiffres et seulement chiffres, plus que la facture originelle de l’imprimeur ou du laboratoire.


L’autocensure dans l’édition

Quant à l’autocensure, elle est aussi vieille que le milieu du livre.
Trois exemples d’auteures censurées – puisque Nathalie Gendrot en est une – en attestent, à commencer par celui de la Comtesse de Ségur, qui se découvre à 55 ans un talent pour l’écriture en même temps que celui d’« idéale grand’mère ». Ses récits sont donc d’abord destinés à ses petites-filles.

Dans le même temps, Louis Hachette obtient le monopole de vente des livres et des journaux dans les gares. Il demande alors à son gendre, Émile Templier, de créer une collection destinée à l’enfance. Ce sera le début de l’emblématique « Bibliothèque rose ».

En seize ans, et jusqu’à sa mort, la Comtesse de Ségur écrira une vingtaine de romans pour enfants : sa volumineuse correspondance avec Émile Templier, son éditeur chez Hachette, fait état de changements que ce dernier lui imposa, notamment dans Les Petites Filles modèles (1858).
L’activité éditoriale est à cette époque contrôlée de près par l’État, et la censure ne laisse pratiquement rien passer. Afin de maintenir ses choix, la Comtesse tentera d’user à plusieurs reprises de l’autorité de son nom – en vain la plupart du temps, acceptant cette censure préalable demandée par son éditeur.

« Je désirerais me réserver la faculté de changements, additions, suppressions ou publications partielles », écrit-elle ainsi à Émile Templier en 1857, pour finalement conclure : « Mais, puisque vous tenez si absolument à exercer un pouvoir absolu et unique (…), que votre volonté soit faite et non la mienne. »

Durant les années 1860, alors que Napoléon ne soutiendra plus l’Église catholique, les vues de l’écrivaine et celles de la censure de l’État divergeront franchement : Hachette devra alors composer entre deux.
C’est ainsi que Théodore Barrau, directeur de La Semaine des Enfants, demandera « la suppression d’une centaine de lignes » dans L’Auberge de l’ange gardien (1863), car cela « n’ôtera rien au mérite de cette œuvre » et « notre jeune public n’en sera pas moins charmé ». La digne Comtesse, jugeant au contraire que ce serait « dénaturer l’ouvrage », campera fermement sur ses positions. Mais fait valoir ses soucis d’argent.
La suite est affaire de littérature, de légende et de compromis…

Les éditeurs n’aiment rien moins que les imprévus lorsque ceux-ci touchent à la délicate question du budget. Dans ce type de circonstance, la prévention triomphera presque toujours de l’audace ; et dans les difficiles années d’après-guerre où les miasmes de la Révolution nationale engagée par le régime vichyste imprégnaient encore les mentalités, l’axiome souffrait difficilement l’exception. Au milieu du XXe siècle, en France, nul ne badinait avec la moralité ! Or, quand paraît en 1955 le premier roman de Violette Leduc, Ravages, Gaston Gallimard, son éditeur, invite l’auteur à en retirer le premier chapitre pour s’épargner les risques d’un procès, d’une mise à l’index, d’un retrait des ventes, d’un pilonnage, d’une condamnation, d’une amende pour outrage aux bonnes mœurs… et les frais afférents.

Les amours adolescentes de Thérèse et Isabelle furent donc amputées de Ravages ; neuf ans plus tard cependant, l’écrivain en glisse certaines parties dans son roman autobiographique La Bâtarde qui, préfacé avec enthousiasme par Simone de Beauvoir, remporte un important succès.

Celui-ci permet à Violette Leduc d’imposer à son éditeur de publier Thérèse et Isabelle. Le texte paraît effectivement en 1966, mais dans une version à son tour tronquée ; et il faudra attendre 2000 pour que Gallimard se décide à dévoiler dans leur intégralité les trois nuits de passion physique de deux lycéennes pensionnaires.

Trop tard pour l’écrivaine, car celle qui fût parfois surnommée la Jean Genet féminine, est morte entre-temps. Elle avait soixante-cinq ans. Elle fit de son amie Simone de Beauvoir son exécutrice testamentaire.


Christine Angot, de la censure à l’autocensure

Le manuscrit de L’Inceste, signé par Christine Angot et publié en 1999, est lui-aussi passé par cette chirurgie juridique.

« La narratrice se demandait si elle allait désigner cette femme par X, par ses initiales, par son nom », écrit Josyane Savigneau dans Le Monde des Livres. « L’avocate qui a vu le manuscrit a déconseillé l’emploi des véritables patronymes, tant pour le personnage principal que pour ses proches, dont sa cousine, une actrice connue (…) le médecin devient Marie-Christine et l’actrice Nadine Casta. » « Christine Angot ne raconte pas trois mois de sa biographie dans L’Inceste, elle ne donne pas des “informations” », écrit encore Josyane Savigneau, mais bien plutôt « une idée de la littérature comme moyen d’échapper à tout collectif, à toutes les polices » pour « se penser et s’écrire dans sa singularité ».

Et, dans L’Inceste, , elle raconte elle-même ce caviardage intime et mentionne les préconisations du conseil de Stock, sa maison d’édition.


Censurer pour sauver

L’avocat que je suis depuis près de trente ans a commencé ainsi sa carrière d’homme de lettres en réécrivant les livres et les articles des autres. Censeur professionnel, je dois examiner la viabilité de l’œuvre au regard des quelques centaines de textes qui restreignent la liberté d’expression. Cette science est devenue en quelques années si complexe, si dense, et parfois si rationnelle dans son irrationalité, qu’il faut souvent des spécialistes pour « préjuger » des œuvres et des articles papier ou en ligne.

L’objectif est double. Il s’agit, tout d’abord d’éviter, l’interdiction. Celle-ci, par essence, ne fait pas vendre. D’ailleurs, le simple scandale, la censure, le procès sont aujourd’hui de piètres arguments marketing. Ils peuvent éveiller une vague curiosité, au mieux une indignation, mais ils ne vaudront jamais une vraie campagne promotionnelle dans les linéaires, en 3X4 dans le métro, en abribus, etc. Combien de poursuites, combien de condamnations pour si peu de colonnes de journaux ? Empiriquement, les spécialistes diront, à la buvette du Palais, au moins quelques centaines, sans doute quelques milliers…

Il faut éviter donc, en premier lieu, l’interdiction, mais aussi sa version masquée : être condamné à tronquer un passage, à recouvrir une partie de la couverture. Ces mesures ne sont « presque rien » aux yeux des juges. Mais, en pratique, pour un paragraphe interdit, il faut faire revenir tous les exemplaires des librairies. C’est le livre entier qu’il faut réimprimer, car il est impossible d’enlever ce « maudit » passage sans refabriquer un cahier de 16 pages, découdre l’ouvrage, le reconstituer, etc. En clair, devant l’auteur, qui culpabilise des tracas provoqués, l’éditeur déclare, furieux et soulagé : « on remballe, on ne le réimprimera pas, ça coûte trop cher » !

Sans compter les dommages-intérêts, les honoraires de l’avocat, le stress, le temps, l’énergie, la sensation de gâchis. Une condamnation « légère » coûte, pour parler chiffres et seulement chiffres, plus que la facture originelle de l’imprimeur ou du laboratoire.


La pratique de l’autocensure

Il est donc impératif de déjouer l’interdiction, mais aussi l’action en justice, qu’elle qu’en soit l’issue. L’avocat va lire le texte ou disséquer le scénario et y noter, au fil de la lecture, tout ce qui fait procès, même en pure théorie.

Certains auteurs le prennent bien, comprennent que telle ou telle phrase n’est pas si essentielle à leur roman, telle ou telle scène indispensable au film. Mais qui sont ces gens réunis avec un créateur pour juger de ce qui doit et peut être tourné ou édité ?

Parfois, l’écrivain ou le grand reporter abandonnent, de guerre lasse. Ou bien il n’ont pas le temps, pas le courage, pas le cœur de se corriger « Je te laisse faire, soupire l’écrivain. Je te fais confiance, mais ne charcute pas trop »…

Alors l’avocat opère, rabote, cisaille, réécrit un peu, sans doute trop… La Normandie devient Wonderland ou Les Syrtes, Lyon se déplace en Italie, la côte d’azur devient d’opale, etc. Le héros a treize ans et une aventure amoureuse ? Pédophilie et son apologie ! Sous la plume du barreau, il en aura quinze, puisque c’est l’âge de la majorité sexuelle.

L’avocat change une injure en diffamation. Car le délit d’injure est imparable, c’est-à-dire que la défense est difficile à plaider. La diffamation peut en revanche être combattue par la démonstration de la vérité des faits qui sont allégués. Dans le manuscrit original « X est une ordure ». La formule devient donc sous la souris : « X torture les prisonniers politiques »… C’est plus châtié, mais surtout moins problématique en droit.

Il faut retirer l’image de cette feuille de cannabis en couverture : il s’agit en réalité d’une « provocation à l’usage des stupéfiants ».

L’avocat relit des épreuves. Puisque l’éditeur a un doute. L’auteur a bien compris les consignes juridiques, mais, comme il est retors, il ne les a pas toutes suivies. Effectivement, l’écrivain a osé rétablir une vacherie contre son ex, au troisième chapitre. Il en a même profité pour glisser une petite diffamation contre le nouveau mec de cette ex. L’avocat macule le paragraphe à l’aide de son marqueur et inscrit dans la marge : « référé/cent mille euros ». Cette fois, le message sera plus clair.

Il y a encore quelques années, c’étaient les documents, les biographies non autorisées, les enquêtes-chocs. Dorénavant, autofiction, totalité des mémoires, journaux intimes, autobiographies, correspondances inédites, dessins de presse, un bon lot de romans farcis de mœurs, de marques, de remarques sont également « édités » par des avocats. La fiction a voulu jouer avec le réel ? La voilà réellement chez l’avocat… Il joue un rôle presque aussi important que l’éditeur. La case juridique est désormais obligatoire pour nombre de livres, de films, d’expositions, d’illustrations.

Il y a l’auteur, il y a son éditeur, il y a la fabrication, la commercialisation, et désormais il y a l’examen juridique. Qui ne met pas à l’abri d’un fou porteur d’une kalachnikov, mais que le procès a autant excité que les fatwas et les vidéos de Daech.

La violence physique pousse à l‘autocensure.

Tout comme tant d’autres mécanismes, par exemple les intérêts économiques. A une époque où le financement des projets artistiques émanent de plus en plus de partenaires privés, la question se pose de la liberté d’expression (et de création) vis à vis de ces partenaires.

Partager

Les derniers articles à lire !