Par Emmanuel Pierrat

 

En moins d’une semaine, Autant en emporte le vent, la célèbre fiction de Margaret Mitchell, a été victime indirecte par deux fois de l’indignation plus que légitime provoquée par la mort de George Floyd.

C’est d’abord son adaptation au cinéma – huit Oscars en 1940, dont l’un a été attribué à l’actrice Hattie McDaniel… devenue à cette occasion la première personnalité afro-américaine couronnée par Hollywood – qui a été retirée du catalogue de la plate-forme HBO. L’attaque a été portée le 8 juin par le scénariste John Ridley – scénariste notamment de 12 Years a Slave – et a été suivie d’effet dès le lendemain, « provisoirement » assure la chaîne, prétextant la nécessité de « contextualiser » le film.

Et vendredi 11 juin, l’éditeur Gallmeister, profitant de l’arrivée de Margaret Mitchell dans le domaine public, lançait en librairie une nouvelle traduction du roman de 1936, arguant que la version française jusque-là publiée par Gallimard ferait la part belle au « petit nègre ». Le décryptage de ce double épisode est consternant.

Pointons pour commencer la grande hypocrisie des États-Unis, où la liberté d’expression absolue, garantie par la Constitution, est battu en brèche dès que la morale et le commerce s’en mêlent. La réalité y est donc celle d’une autocensure exacerbée, qui avait déjà conduit les plus puissants médias américains à flouter, en 2015, la une de Charlie Hebdo renaissant de ses cendres, bannie par les si courageux CNN, Fox News et consorts.

Les classiques sont à leur tour sur le banc des accusés : de Carmen, dont le final en forme de féminicide a été revisité en Italie, à Shakespeare et son Shylock, en passant par les phrases de Voltaire sur les juifs, celles du Tristes Tropiques de Claude Levi-Strauss sur les musulmans ; sans compter l’intrigue de La Case de l’oncle Tom ou, « pire » encore, les planches de Tintin au Congo.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, le formidable roman de Harper Lee – prix Pulitzer (comme Margaret Mitchell) -, a été retiré de bibliothèques scolaires en Virginie en 2016, peu après le décès de la romancière. Et l’emploi du mot « nègre » par des personnages clairement racistes a incité les écoles du Minnesota et du Mississipi à bannir l’ouvrage des programmes. Le même sort a été réservé àHuckleberry Finn de Mark Twain.

Comme souvent lorsqu’il s’agit de culture, les accusations de racisme se trompent de cibles et de combats. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur a précisément été écrit dans l’objectif de provoquer un malaise chez le lecteur américain de 1960 et l’amener à rejeter la ségrégation raciale, dont l’abolition n’interviendra que quatre ans plus tard grâce au Civil Rights Act.

Je pourrais digresser aussi sur les dérives de la théorie de l’appropriation culturelle, qui reproche à la réalisatrice blanche Kathryn Bigelow d’avoir voulu dépeindre Detroit, ou les tentatives tout aussi récentes de censurer les Petits Contes nègres pour les enfants des blancs de Blaise Cendrars.

L’heure du déconfinement et du monde d’après devrait être à la pédagogie, au recul, à l’apprentissage et au discernement. La culture nous est vitale, dans sa diversité, avec ses travers, ses hauts et ses bas, ses chefs-d’œuvre et ses classiques, ses avant-gardes et son passé. La culture est ce qui nous fait réfléchir, nous rend humains, nous fait vibrer. En jouir et en débattre est à la fois notre droit et notre devoir. La bannir par une censure précipitée serait notre perdition et la garantie d’un retour, non pas au monde d’avant, mais à ceux de l’Inquisition ou de la lettre de cachet.