La bibliomanie peut se révéler bien périlleuse. C’est ce que nous rappelle avec malice Le Bibliophile de Julien Bogousslavsky, paru l’automne dernier chez Imago.
Ce neurologue suisse de réputation mondiale a en effet été jugé en 2010 pour quelques faux en écritures, fabriqués au détriment du centre hospitalo-universitaire de Lausanne. Les sommes ainsi détournées lui avaient permis d’étoffer sa collection de livres.

Son récit décrit avec une grande sensibilité une passion impérieuse et raffinée, celle des livres rares, retraçant sa genèse, évoquant ses plaisirs et ses écueils… Il y met en scène un personnage d’écrivain et bibliophile, jugé pour avoir emprunté, plus ou moins clandestinement, l’argent de « l’usine » où il est contraint de passer ses journées pour faire bouillir la marmite.
Bougousslavsky évoque ainsi sa propre pathologie et celle de son héros – pathologie qui mêle, pour le plus grand plaisir de l’auteur du présent billet, art tribal et livres anciens : « L’écrivain passa alors la paume de sa main, doucement, sur le dos des volumes, faisant bruisser le grand silence qui habitait le sous-sol du vaste appartement, rue de Babylone, et dans lequel les éclats de voix provenant du rez-de-chaussée semblaient ne pas pouvoir pénétrer. Réalisant que le petit garçon l’observait comme on peut regarder un reliquaire Fang ou un masque du Sepik quand on n’en a jamais vu, l’écrivain, longiligne et oscillant, s’inclina légèrement vers l’enfant et esquissa un sourire amical, qui s’effaça peu à peu en paraissant vouloir dire : Tu comprendras, tu me comprendras, plus tard. »
L’objet de la convoitise du bibliophile reconverti dans la délinquance financière ? L’édition originale de Fleurs du mal, celle-là même ayant valu au poète de génie de fréquenter lui-aussi le palais de justice. Un des livres les plus recherchés par les bibliophiles.

Et pour cause : dès le 16 juillet 1949, trois semaines après la parution des strophes empoisonnées, des exemplaires sont saisis. Le lendemain, le procureur général Ernest Pinard requiert une information contre Charles Baudelaire et ses éditeurs, Auguste Poulet-Malassis et Eugène de Broise. Tous les exemplaires encore disponibles sont confisqués par la maréchaussée.
L’affaire se corse quand Baudelaire est convoqué par Charles Camusat-Busserolles, le juge d’instruction en charge du dossier. Au terme des trois heures d’audition, le poète, incorrigible optimiste, est convaincu que les choses sont sur le point de s’apaiser. Mais l’affaire est renvoyée devant la sixième chambre de police correctionnelle du tribunal de la Seine, où Ernest Pinard représente le ministère public.
Baudelaire inscrit donc ses pas dans ceux de Flaubert, poursuivi par le même homme au mois de janvier précédent pour sa Madame Bovary. Treize poèmes sont retenus pour offense à la morale publique et aux bonnes mœurs, et offense à la moralité religieuse. Ce sont Le Reniement de saint Pierre, Abel et Caïn, Les Litanies de Satan, Le Vin de l’assassin, Les Bijoux, Sed non satiata, Le Léthé, À celle qui est trop gaie, Le Beau Navire, À une Mendiante rousse, Lesbos, Femmes damnées et Les Métamorphoses du Vampire.

Le 20 août 1857, Baudelaire se présente devant ses juges. Le procès ne s’ouvre pas sous les meilleurs auspices pour le poète : Me Chaix d’Est-Ange, illustre avocat dont il espère faire son défenseur, est sur le point d’être nommé procureur impérial général et a confié le dossier à son néophyte de fils, Gustave Chaix d’Est-Ange.
Par ailleurs, Pinard est tout particulièrement remonté. Il entend laver l’affront qui lui a été infligé par sa semi-défaite face à Flaubert et a fourbi ses armes dans cette perspective. Et puis Baudelaire n’ayant pas l’entregent de sa précédente victime, la mise à mort sera plus facile. Pinard requiert, Me Chaix d’Est-Ange plaide. Ni l’un ni l’autre ne se distinguent par leur virtuosité.

Rendu circonspect par sa déconvenue avec Madame Bovary, Pinard opte pour la sobriété. Il semble même subir les affres du doute lorsqu’il déclare en préambule combien poursuivre un livre pour offense à la morale publique est chose délicate. Et il remarque : « Si la poursuite n’aboutit pas, on fait à l’auteur un succès, presque un piédestal ; il triomphe, et on a assumé, vis-à-vis de lui, l’apparence de la persécution. »

L’affaire lui apparaît d’autant plus délicate que, comme pour Flaubert, Baudelaire est entouré d’un certain nombre de figures intellectuelles, des écrivains de valeur, des critiques sérieux dont le témoignage complique encore sa tâche. Il se lance cependant, concentrant ses attaques sur la complaisance que met, selon lui, le poète à peindre la nature humaine en exagérant ses côtés hideux. Et de rappeler sa mission de sentinelle de la morale.

Puis il énumère les pièces du recueil qu’il lui paraît impossible de laisser passer sans protestation, à commencer par Les Bijoux, où trois strophes constituent la peinture lascive, offensant la morale publique. Puis viennent Le Léthé, À celle qui est trop gaie, Lesbos, Les Femmes damnées et Les Métamorphoses du Vampire.

À chaque nouveau titre, il cite les vers et les strophes incriminés, puis s’interroge : « De bonne foi, croyez-vous qu’on puisse tout dire, tout peindre, tout mettre à nu, pourvu qu’on parle ensuite du dégoût né de la débauche et qu’on décrive les maladies qui la punissent ? »

Il en vient ensuite à un chapitre qui lui tient à cœur, celui de la morale religieuse, pas davantage respectée, à son goût, que la morale publique. Les pièces scabreuses sont à leur tour énumérées : Le Reniement de saint Pierre, Abel et Caïn, Les Litanies de Satan et Le Vin de l’assassin.

Puis Pinard tente de justifier l’action entreprise contre Baudelaire et d’anticiper les objections de la défense, en s’inquiétant des désastreux effets de tels ouvrages sur le public. Convaincu du bien-fondé et des vertus de sa mission, l’homme n’hésite pas à faire assaut de mauvaise foi et à pointer des livres tirés à plusieurs milliers d’exemplaires – Les Fleurs du Mal est édité par Poulet-Malassis à 1100 exemplaires –, vendus à bas prix à des lecteurs multiples, de tout rang, de tout âge, de toute condition.

Il exhorte les juges à réagir par un jugement contre une « fièvre malsaine qui porte à tout peindre, à tout décrire, à tout dire, comme si le délit d’offense à la morale publique était abrogé, et comme si cette morale n’existait pas. » Pourtant, il tempère immédiatement ses foudres. Avec une évidente hypocrisie, ou peut-être sincèrement touché par la bonne foi de Baudelaire, en tout cas pour s’épargner la honte d’un second désaveu si le livre n’est pas condamné, Pinard invite les juges à la retenue et réclame à l’égard de l’accusé, « nature inquiète et sans équilibre », dit-il, une certaine indulgence. Tout de même : « donnez, en condamnant au moins certaines pièces du livre, un avertissement devenu nécessaire. »

La plaidoirie de Maître Chaix d’Est-Ange ne prend pas davantage d’ampleur que le réquisitoire qui vient de s’achever. Le défenseur de Baudelaire brosse en guise d’introduction un emphatique portrait de son client, qu’il qualifie de grand artiste, de poète profond et passionné, d’honnête homme, artiste convaincu dont l’œuvre, longuement méditée, résulte de plus de huit années de travail ; « il l’a portée, il l’a mûrie dans son cerveau, avec amour, comme la femme porte dans ses entrailles l’enfant de sa tendresse… »

Sa stratégie consiste, naturellement, à désamorcer l’accusation d’outrage à la morale publique et à la morale religieuse.

Chaix d’Est-Ange, comme l’a fait Senard avec Madame Bovary, reproche au procureur impérial d’extraire des fragments de leur contexte et d’en dénaturer le sens. Baudelaire s’en inquiétait déjà dans les notes qu’il lui avait confiées : « il faut que le livre soit jugé dans son ensemble, et alors il en ressort une terrible moralité. » Il met en garde contre le risque « de se tromper et de ne pas faire bonne et équitable justice si l’on se laissait entraîner par quelques expressions, exagérées et violentes, parsemées çà et là sans aller au fond des choses, sans rechercher les intentions sincères, sans se rendre un compte bien exact de l’esprit qui anime le livre. »

Puis c’est la vieille antienne sur la peinture outrancière du mal afin, justement, que le lecteur lui voue haine et dégoût. S’il était besoin de prouver la bonne foi du poète, les premiers vers, manière d’adresse au lecteur, sont là pour attester de projets parfaitement nobles. « Baudelaire, qui les a cueillies et recueillies, n’a pas dit que ces Fleurs du mal étaient belles, qu’elles sentaient bon, qu’il fallait en orner son front, en emplir ses mains, et que c’était là la sagesse : au contraire, en les nommant, il les a flétries. Il n’a rien dit en faveur des vices qu’il a moulés si énergiquement dans ses vers ; on ne l’accusera pas de les avoir rendus aimables ; ils y sont hideux, nus, tremblants, à moitié dévorés par eux-mêmes, comme on le conçoit dans l’enfer ».

Finalement, les derniers mots de Maître Chaix d’Est-Ange en faveur de Baudelaire, « ce galant homme et ce grand artiste », glisse-t-il, engagent les juges à le renvoyer purement et simplement des fins de la poursuite. Laquelle, en regard de certains pans de la production de quelques de ces illustres prédécesseurs admis en toute liberté dans les bibliothèques et chez les libraires, est absurde et injuste.

Ceux qui assistent à la plaidoirie sont perplexes. À la suite de Barbey d’Aurevilly ou de Baudelaire lui-même, le vieil et fidèle ami, Charles Asselineau, juge avec dépit la prestation de l’avocat : « Baudelaire ne fut pas défendu. Son avocat, homme de talent d’ailleurs, très intelligent et très dévoué, s’épuisa dans la discussion des mots incriminés, de leur valeur, de leur portée. C’était s’égarer. Sur ce terrain, qui était celui de l’accusation, on devait être battu. Pour vaincre, il fallait, ce me semble, transporter la défense dans des régions plus élevées. »

Le jugement tombe comme un couperet : Baudelaire est condamné pour atteinte à la morale publique et aux bonnes mœurs. Il doit s’acquitter de 300 francs d’amende, Poulet-Malassis et De Broise, de 100 francs ; et le recueil doit être expurgé de six de ses pièces : Les Bijoux, Le Léthé, Lesbos, Les Métamorphoses du Vampire, Femmes damnées et À celle qui est trop gaie.
Baudelaire adressera tous ses livres, jusqu’à ses recueils Les Épaves et le Complément aux Fleurs du Mal contenant les poèmes condamnés et publiés à Bruxelles, hors de la juridiction française, à Pinard.
Baudelaire ne fait pas appel de la décision, espérant une réduction de la peine. Une requête à l’impératrice, en date du 6 novembre, amène en effet le ministère de la Justice à baisser le montant de l’amende à cinquante francs.
Parallèlement, le poète se plaint de son éditeur, qui s’est contenté d’arracher les pages censurées plutôt que de détruire tous les exemplaires du recueil. Il voudra même, un temps, écrire six autres pièces en remplacement des textes censurés. De son côté, l’éditeur soutient que Baudelaire aurait modifié certaines strophes de son manuscrit, notamment Femmes damnées, dans la crainte d’un procès. Le poète et ses éditeurs concluent pourtant un nouveau contrat pour Les Fleurs du mal, le 1er janvier 1860.
Baudelaire gardera encore longtemps le projet de refaire l’histoire des Fleurs du mal. En 1861, paraît la deuxième édition des Fleurs du mal, cette fois imprimée à 1500 exemplaires et augmentée de trente-cinq poèmes nouveaux. La troisième, qui date de 1868, est posthume et paraît chez Michel Lévy, l’éditeur de Madame Bovary.

En 1864, Baudelaire rejoint Poulet-Malassis en Belgique, où celui-ci est réfugié depuis l’automne 1863 et aurait réédité, dès 1858, les poèmes condamnés.

Pour autant, le mystère persiste autour de la postérité de la première édition des Fleurs du Mal. Épuisée ou pas, l’édition de 1857 ne pouvait continuer à être vendue après la condamnation des poèmes sulfureux. Mais l’éditeur impénitent et fidèle à sa réputation d’insolence apposa sur les couvertures d’un petit nombre d’exemplaires la date de 1858. Lorsque les choses s’étaient mises à sentir le soufre après la parution du recueil, et outre ceux qui avaient été vendus, des copies avaient été placées à l’abri par Baudelaire et Poulet-Malassis chez leur ami commun Asselineau. D’autres furent en partie détruits par la soustraction des poèmes visés par la justice, et quand les pages montraient une fin ou un début de poème, au recto ou au verso, celles-ci firent l’objet d’une nouvelle impression. Par ailleurs, une centaine d’exemplaires des pages affichant les poèmes condamnés avaient été déposés au greffe du tribunal d’Alençon. Une main perspicace s’en empara, puisqu’on retrouve des exemplaires mutilés auxquels ont été ajoutées les pièces incriminées et autrefois arrachées. Enfin, il apparaît que très peu d’exemplaires de cette première édition, pour ceux qui nous sont parvenus, sont exactement semblables les uns aux autres et que les couvertures varient par de menus détails.

Quoiqu’il en soit, les poèmes maudits furent à nouveau imprimés dès 1864 dans le Parnasse satyrique du XIXe siècle. Ils figurent également dans Les Épaves, publié par Poulet-Malassis, en 1866, à Bruxelles. Cette édition est à son tour poursuivie par la justice française et condamnée par le tribunal correctionnel de Lille, le 6 mai 1868, près d’un an après la mort du poète.
En 1924, un exemplaire complet de l’édition de 1857 est retiré d’une vente aux enchères, à la demande du ministère public. La « Société Baudelaire » lance alors, en 1925, une campagne en faveur de la révision du jugement initial. La demande sera repoussée, faute de pièces ou de faits nouveaux justifiant le réexamen de l’affaire. Et c’est seulement en 1929 que le Ministère de la Justice élabore un projet de loi ad hoc ouvrant droit à la désormais vénérable Société des gens de lettres de demander la révision des « condamnations prononcées pour outrage aux bonnes mœurs par la voie du livre » et devenues définitives depuis plus de vingt années. Cette initiative demeure lettre morte, malgré la publication, le 15 décembre 1933, dans le Mercure de France du plaidoyer pour « La Révision du procès Baudelaire » signé par Paul Blanchart et… Jeanne Renault de Broise. Les descendants des éditeurs d’origine se montreront d’ailleurs longtemps intéressés par le sort des pièces condamnées.
Ce n’est que le 31 mai 1949 que la chambre criminelle de la Cour de cassation rend un arrêt d’annulation du jugement de 1857 À l’issue de douze jours de délibéré, la chambre criminelle de la Cour de cassation rend une décision laconique mais sans surprise : après quelque quatre-vingt douze années de purgatoire, les six pièces les plus sulfureuses des Fleurs du mal sont à nouveau autorisées à la publication. La requête en révision en faveur de Charles Baudelaire, présentée par le président de la Société des gens de lettres auprès du ministère de la Justice, a été approuvée par l’avocat général lui-même.

C’est dire si le bibliophile de Julien Bogousslavksy avait bien des raison de vouloir posséder un des rares exemplaires de ces Fleurs ayant survécu à cette longue et sinistre procédure.