La “nouvelle” traduction du livre de Hitler est parue en France le 2 juin dernier et mérite un rappel autant juridique qu’historique.
Il y a à peine sept ans encore,  en mai 2014, la société de vente aux enchères Pierre Bergé & Associés comptait proposer un exemplaire de Mein Kampf, présenté au sein de l’impressionnante collection de documents et livres judiciaires et criminologiques de Philippe Zoumeroff.
Le livre a été retiré de la vacation à la suite d’une demande du Bureau National de Vigilance Contre l’Antisémitisme, s’indignant que ce lot soit annoncé« comme s’il s’agissait d’un objet d’art, écrit par un poète ou un membre de l’Académie française ». « Hitler est avant tout un criminel contre l’humanité, un assassin ».
Le livre « litigieux » était un exemplaire de l’édition originale de l’abominable manifeste d’Adolf Hitler, publié en deux volumes en 1925 et 1927. Cette toute première émission comporte une erreur de chiffrage à la page 345 du second tome, qui porte le chiffre 34.  Ces deux volumes étaient estimés entre 3 000 et 4 000 euros.
Précisons que Mein Kampf n’a connu qu’un succès limité lors de sa parution… avant d’être offert aux jeunes mariés par l’Etat allemand et d’atteindre un tirage total d’environ dix millions d’exemplaires en 1945.
Benoît Forgeot, libraire d’anciens et expert de la vente, avait déclaré en 2014 :« Je suis un peu effondré par cette polémique. Cette collection n’a rien de fétichiste, elle est au contraire militante. Philippe Zoummeroff, 85 ans, est juif. Il a été caché pendant la guerre à Cahors et une partie de sa famille a péri dans des camps »,  Sans compter qu’il a mis sur pieds une bourse en faveur de la réinsertion des détenus. Et que sa collection documente notamment « l’horreur sous toutes ses formes, depuis les tortures infligées contre les prétendues sorcières au XVIe siècle, jusqu’aux dérives idéologiques du XXe ».
Philippe Zoummeroff a lui-même précisé : « C’est incompréhensible. Le manuscrit de Mein Kampf, c’est l’horreur absolue, je l’ai acquis pour défendre les juifs, pour documenter l’abjection (…) Cette collection est le contraire de l’apologie ; c’est une dénonciation. Mais pour dénoncer, encore faut-il regarder l’histoire en face et ne pas en cacher la part la plus sombre ou la plus ignoble ».
De fait, cette position qui consister à examiner et affronter le mal est celle qu’ont adoptée les éditions Fayard en publiant, en France, en mai 2021, la version plus qu’annotée scientifiquement de Mein Kampf que propose depuis 2016 l’Institut d’histoire contemporaine de Munich. Ce très fort volume n’est d’ailleurs pas paru comme une simple réédition du livre d’Hitler, mais sous le titre Historiciser le mal, Une édition critique de Mein Kampf. La conférence de presse a eu lieu au CNRS, les ouvrages ne sont disponibles que sur demande et les bibliothèques qui le souhaitent le recevront gratuitement. Ajoutons que les bénéfices éventuels sont reversés à la Fondation Auschwitz-Birkenau.
Tout ceci est lié au statut particulier de ce texte.
Adolf Hitler étant mort en 1945, son « œuvre » est tombée dans le domaine public au 1er janvier 2016, soit, conformément aux règles européennes en la matière, soixante-dix ans après la mort de l’auteur (la date étant toujours repoussée au 31 décembre suivant).
Mais, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les Alliés ont confié la propriété des droits de Mein Kampf au Land de Bavière, lequel s’est acquitté de sa mission avec la plus grande parcimonie, ne délivrant les autorisations de publication, qu’au compte-goutte. En Allemagne, comme en Hollande, le livre a été interdit de commercialisation.
En France, la Cour d’appel de Paris, dans un arrêt en date du 11 juillet 1979, a imposé un assez long avertissement (de huit pages) sur la version proposée par les Nouvelles Editions Latines, en estimant que le livre pouvait être autorisé à la vente compte tenu de son intérêt historique, mais devait être accompagné toutefois d’un texte mettant en garde le lecteur.
Cette doctrine est hélas combattue. Mein Kampf est ainsi édité sans restriction aucune en Iran, en Turquie, en Inde, en Indonésie ou encore en Russie. En 2009, Waga Toso, adaptation manga du livre d’Hitler, s’était vendu à plus de 45 000 exemplaires, après avoir été publié en violation des droits d’auteur détenus par le land de Bavière.
C’est dans ce contexte qu’il y a plus de dix ans est né le projet « Mein KampfPrévention » visait à modifier, pour ce cas précis, les règles fondamentales du droit d’auteur. Il s’agissait également d’anticiper l’entrée dans le domaine public, en 2016, de Mein Kampf et les nombreuses éditions, en toutes formes, à venir.
Le projet, porté par mon ami Philippe Coen avec le soutien de juristes chevronnés, avait notamment pour but d’encourager une introduction critique et pédagogique ou encore d’utiliser une signalétique indiquant que le contenu de l’ouvrage consiste en un discours de haine incitant au crime et à la discrimination raciale. Ce qui était bien plus avisé et difficile que de se contenter d’interdire ce qui se répand sur internet sous les formes les plus nauséabondes.
Nul ne peut se réjouir d’une réédition de Mein Kampf. Mais la rigueur scientifique et le sérieux insoupçonnable des éditions Fayard inscrivent cette démarche dans un devoir de mémoire plus qu’indispensable et qui honore l’édition française, alors que les vieux démons menacent de plus en plus de resurgir au sein même de notre société.