Par Emmanuel Pierrat

 

L’immense Pierre Guyotat, dont j’ai été l’avocat ses 25 dernières années (et l’ami, au point d’avoir recueilli ses dernières volontes), membre du Comité d’honneur du Pen Club français, nous a quittés il y a quelques semaine, laissant ses amis en larmes avec quelques dessins érotiques (exposés, ces dernières années, chez Azzedine Alaïa ou à la Cabinet Galery de Mondres) et de nombreux livres, les siens et ceux de ses exégètes.

Dans ses Divers – Textes, interventions, entretiens 1984-2019 (Belles Lettres) paru à l’automne 2019, Pierre signait un texte intitulé « Courbet au rayon X : contre la loi de censure », paru originellement dans Libération en 1994. Il y défendait Jacques Henric, dont le livre Adorations perpétuelles (Le Seuil) reproduisait en couverture L’Origine du monde, le si célèbre tableau de Courbet, ce qui avait poussé la police, sur intervention de maires désœuvrés et illettrés, à faire retirer l’ouvrage des vitrines de plusieurs librairies françaises.

Pierre Guyotat en parlait, hélas, en spécialiste. Il faut encore et toujours redire que, publié en 1970 chez Gallimard et préfacé par Roland Barthes, Philippe Sollers et Michel Leiris, son Éden, Éden, Éden est aussitôt interdit. Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur en prohibe l’affichage, la vente aux mineurs et la publicité. Ni la pétition signée des noms de Maurice Blanchot, Sartre, Genet, Simone de Beauvoir, Pasolini, Pierre Boulez…, ni l’intervention de François Mitterrand devant l’Assemblée, ni l’instruction écrite de Georges Pompidou, alors président de la république, à son ministre de l’Intérieur, ne font revenir celui-ci sur sa décision.

Dans son livre, Mémoire (Stock, 2009), Catherine Clément raconte une entrevue que lui accorde Pierre Guyotat à l’époque de la parution de son quatrième livre. Où l’on se rend compte que le personnage, peu dissociable de son œuvre et de ses vénéneuses limites, est très amplement à la hauteur de sa sulfureuse réputation. Les choses se déroulent comme suit : une jeune femme est assise à côté de l’écrivain, qui se met bientôt à interpeller Catherine Clément.

« – Vous ne posez pas les bonnes questions. Demandez-lui comment il écrit.

– Mais je l’ai demandé !

– Il ne vous a pas dit ce qu’il fait. D’une main, il se masturbe. De l’autre, il écrit, disait-elle d’une voix unie, sans affect. N’est-ce pas, Pierre ? Dis-lui que tu te masturbes en écrivant.

Il acquiesça. Tout ça l’indifférait. Elle, moi, l’entretien, tout ça. »

Publié en 1970 chez Gallimard et préfacé par Roland Barthes, Philippe Sollers et Michel Leiris, Éden, Éden, Éden est aussitôt interdit. Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur en prohibe l’affichage, la vente aux mineurs et la publicité. Ni la pétition signée des noms de Maurice Blanchot, Sartre, Genet, Simone de Beauvoir, Pasolini, Pierre Boulez…, ni l’intervention de François Mitterrand devant l’Assemblée, ni l’instruction écrite de Georges Pompidou, alors président de la république, à son ministre de l’Intérieur, ne font revenir celui-ci sur sa décision. Sorti en 1970, mais écrit dans le contexte de la guerre d’Algérie, le texte de Guyotat revendique une démarche subversive à laquelle peut faire écho le Château de Cène, de Bernard Noël, paru en 1969 et condamné pour outrage aux bonnes mœurs. Dans Éden, Éden, Éden il y a le désert, un bordel de femmes, un autre de garçons, des morts et des vivants violés, des incestes, des larmes, des hommes qui se masturbent…

Trois ans plus tôt était paru Tombeau pour cinq cent mille soldats. Lui aussi prenait pour cadre la guerre d’Algérie, mêlant relations homosexuelles et combats. Le général Massu, commandant en chef des forces françaises en Allemagne, fit interdire le livre dans les casernes qu’il avait sous ses ordres.

La censure frappant Éden, Éden, Éden ne sera levée qu’en novembre 1981.

Et, au cours des années 1990, la radio F.G. est condamnée pour avoir diffusé – un dimanche matin ! – un extrait du Tombeau…

La vigilance de Pierre Guyotat était donc justifiée et son oeuvre aujourd’hui en vente livre, a entre autres mérite celui de le rappeler.